Le samedi 14 mars 2026, j’intervenais devant environ 150 apiculteurs lors d’une journée technique organisée par le Syndicat d’Apiculture du Rhône et de la Métropole de Lyon. Une journée entièrement dédiée aux pratiques apicoles.
Pendant une heure, j’ai partagé mon retour d’expérience sur un choix qui intrigue, questionne et parfois divise : travailler en tant qu’apiculteur professionnel avec des ruches kenyanes (dites KTBH ou TBH). Un modèle que beaucoup considèrent comme « non productif ». Et pourtant, c’est celui avec lequel je développe mon exploitation professionnelle depuis 2021.


Faire un choix à contre-courant en apiculture
Lorsque j’ai démarré mon activité il y a 15 ans en tant qu’apiculteur de loisir, j’ai fait un choix qui ne correspondait pas aux standards de l’apiculture conventionnelle. Durant ces années, j’ai connu des ajustements, des remises en question et même des phases de doute. Ce passage a été essentiel : il m’a permis d’améliorer les techniques de conduite, de repenser le modèle économique français plutôt que de chercher à « produire toujours plus ».
Dès le départ, j’ai choisi la ruche kenyane dans une logique d’apiculture alternative et biologique. Un choix assumé, qui soulève pourtant toujours la même remarque :
« Mais Florent, comment fais-tu? »
Pourquoi la ruche kenyane est-elle jugée non productive ?
Cette perception vient d’un point central : la ruche kenyane s’inscrit dans un fonctionnement naturel du rythme biologique des abeilles. Contrairement aux modèles conventionnels, ce système respecte la bienveillance des abeilles :
- Développement naturel des différentes castes (ouvrière, faux bourdon)
- Construction de cire naturelle. Sans ajout de cire gaufrée, sans cadre ni fil de fer.
- Refroidissement du couvain limité lors des visites
- Pas ou peu de transhumance
Une analyse souvent incomplète
Le résultat est concret : la production brute, notamment en miel, est plus faible qu’en ruche à cadre. Pourtant, se focaliser uniquement sur le poids des hausses est une erreur de calcul économique. Cette analyse oublie de considérer :
- La qualité exceptionnelle des produits (miel de pressage, miel en rayon, cire vierge).
- La réduction drastique des coûts d’exploitation (matériel plus simple, pas d’extracteur, pas de grue ni de pick-up).
- La valeur ajoutée apportée par une démarche éthique et transparente.
- Le bien-être de l’apiculteur, qui retrouve du sens dans son rapport à l’animal.

Produire moins… mais valoriser mieux
Avec le temps, j’ai compris que la clé n’était pas de rivaliser sur les volumes, mais de transformer ma relation à la production. Oui, une ruche kenyane produit moins de miel qu’une ruche à cadres classique. Mais ce choix est délibéré : je ne cherche pas à produire par défaut, mais à produire de la qualité. Le miel en ruche kenyane :
- Est souvent mieux valorisé. Une qualité d’exception par la pratique du miel pressé à la main. Contrairement à l’extraction centrifuge, le pressage préserve les arômes volatils et les propriétés originelles du nectar. Et par une cire 100% vierge. Le miel est stocké dans des rayons bâtis naturellement par les abeilles, sans cire gaufrée industrielle ni fils de fer.
- S’inscrit dans une démarche cohérente (bio, respect du rythme de l’abeille, sédentarité).
- Parle à une clientèle de plus en plus sensible à ces enjeux éthiques.
Le travail ne se fait pas uniquement dans la ruche, mais aussi dans la relation avec le client. Expliquer, sensibiliser, raconter l’histoire du Rucher Pentu : c’est une partie intégrante de mon métier.
Apprendre, puis transmettre
Ce passage au professionnalisme en ruche kenyane a été un véritable saut dans l’inconnu. Ces cinq années n’ont pas été un long fleuve tranquille. Il m’a fallu « adapter » et « tester ».
Ce savoir-faire, je ne l’ai pas trouvé dans les livres : il s’est construit au rucher, par l’observation et l’expérimentation. Aujourd’hui, cette expertise est devenue un pilier de mon activité. J’ai à cœur de transmettre ces clés pour éviter aux apprentis les erreurs que j’ai pu commettre. C’est de ce besoin de partage qu’est aussi née ma démarche d’accompagnement et de formation en France et en Afrique.
Le point clé : intégrer un produit à « forte valeur ajoutée ».
C’est probablement l’élément le plus important de mon parcours professionnel. Un modèle en ruche kenyane peut fonctionner économiquement, mais à une condition : ne pas dépendre uniquement du miel.
Dans mon cas, le levier de viabilité, c’est la gelée royale.
Lors de mon parcours en BPREA, une réalité m’a été présentée clairement : vivre uniquement du miel en modèle alternatif est risqué, d’autant plus que le dérèglement climatique impacte les récoltes. Il faut un levier économique fort.
« Mais est-ce concrètement possible de produire de la gelée royale en ruche kenyane? »
La production de gelée royale : le pilier de ma viabilité économique
La gelée royale bio française devient alors le pivot de ma réflexion entre faisabilité et rentabilité. Entre le greffage délicat des larves et le soin apporté aux ruches éleveuses ; elle sécurise l’activité face aux aléas climatiques, génère un chiffre d’affaires stable et compense la récolte de miel plus modeste du reste du cheptel.
Le pari était risqué mais dans la contrainte une nouvelle technique production de gelée royale a vu le jour où la colonie est moins perturbée.

Un modèle validé par la presse économique
Cette approche de l’apiculture, plus sobre mais économiquement robuste, a d’ailleurs attiré l’attention des médias spécialisés. Le magazine La Vie Économique a publié un portrait de mon installation intitulé « Hautes-Pyrénées : apiculteur des hauteurs ». Le journaliste y souligne la cohérence de mon projet au Rucher Pentu, confirmant que la viabilité économique est possible même en dehors des sentiers battus.
Repenser la productivité autrement
Lors de mon intervention à Lyon, j’ai décrit ma pratique apicole et mon modèle économique dont la productivité ne se mesure pas uniquement en kilos de miel par colonie. Dans mon fonctionnement au Rucher Pentu, je prends en compte :
- La sobriété des investissements : moins de matériel lourd et de mécanisation.
- Les pratiques apicoles et la génétique.
- L’impact environnemental : proximité des ruchers et bilan carbone réduit.
- La valorisation.
La ruche kenyane demande moins de standardisation, mais elle exige plus d’observation et d’adaptation. C’est un métier repensé, plus sobre, au service des cycles naturels.
Ce que je retiens après 5 ans de professionnalisation
Mon constat est simple : oui, on peut vivre de l’apiculture en ruche kenyane mais en s’affranchissant de la performance.
Il faut accepter de repenser ses investissements, valoriser ses produits différemment et surtout, remettre l’humain et la pédagogie au cœur de la vente. Une autre voie est possible, plus résiliente et plus proche de nos aspirations d’apiculteurs.
Une apiculture plus sobre et plus proche des abeilles
Ce choix s’inscrit aussi dans une vision plus large. Je cherche à développer une apiculture moins carbonée et plus respectueuse des cycles naturels. Cela implique parfois de renoncer à certaines logiques économiques consistant à produire toujours plus pour vendre à prix bas.

Si ce type d’approche vous questionne ou vous attire, je propose des formations autour de l’apiculture en ruche kenyane et de la production spécialisée (miel de pressage, gelée royale), en groupe ou en individuel. Que vous soyez en réflexion, en cours d’installation ou déjà apiculteur, ces formations sont là pour partager une expérience de terrain, concrète, sans idéalisation, mais avec passion.

